Interview d’Aref JDEY – Nouvelles pratiques de la veille
Avec l’explosion des contenus publiés sur le web, la multiplication des sources et des outils permettant d’y accéder, la veille économique se démocratise rapidement au sein des entreprises. Aref JDEY, spécialiste reconnu du monde de la veille et animateur de l’incontournable blog “Demain la veille”, a accepté de nous faire partager sa vision des tendances et enjeux de ces nouvelles pratiques de veille.
Vous êtes spécialiste de la veille, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre travail ?
En tant que consultant-chercheur, j’ai une double mission. La première consiste dans l’accompagnement d’entreprises et institutions dans la conception, l’organisation, la mise en oeuvre, le déploiement et l’évolution de leur système de veille. J’entends par système de veille le socle technologique, l’organisation des flux et données qui y transitent mais surtout la mise en oeuvre de dynamique collective entre les différentes parties prenantes du système.
La deuxième mission concerne un travail de recherche et développement sur l’évolution du métier, des pratiques et des usages, sur le territoire français mais aussi au niveau des Etats-Unis, du Canada, la Grande-Bretagne et l’Asie. Ceci comprend entre autres le suivi des nouveautés en matière d’offres logicielles de veille, la structuration du marché…
Quelles sont les grandes évolutions de la veille en entreprise depuis quelques années ?
Le Web a bouleversé tout un ensemble de pratiques documentaires classiques et a généré une nouvelle « tectonique informationnelle ». L’approche technocentrée qui se matérialise par une résolution de problèmes par le biais d’outils et applications logicielles est toujours présente dans une majorité d’organisations. Toutefois, après une période d’expérimentation, de tâtonnement, dans une logique de « wait & see » nous passons à une approche un peu plus structurée. Structurée mais rigoureuse puisqu’il faut justifier l’opportunité et la faisabilité d’un projet de veille auprès des collaborateurs et du management. Ainsi, plusieurs structures mettent en place, dans une démarche « test & learn » des pilotes à périmètre réduit pour prouver la valeur ajoutée attendue d’un tel dispositif.
Dans une configuration économique instable et incertaine, la plupart des dirigeants s’accordent sur le fait que la veille est importante et stratégique sans être prioritaire.
Sur le marché des éditeurs de logiciels, l’évolution porte sur les aspects de collaboration entre les différents métiers ainsi que l’intégration des médias sociaux.
Avec les outils web, l’activité de veille reste t’elle une affaire de spécialistes ?
Si je reprends les propos de G.Clemenceau, « La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires. » Donc, je dirais aussi que la veille est une chose trop importante pour la confier uniquement à des spécialistes. Etant donnée la complexité de sa mise en oeuvre et sa nature transverse, la veille implique la mobilisation de différents profils, de différentes fonctions et de différents métiers. Il est inconcevable aujourd’hui qu’une revue documentaire du web ou une revue de presse « généraliste » soit transmise directement à un directeur général, à un responsable produit ou à une chef de service sans qu’il y ait un travail d’intelligence derrière. Par ailleurs, les expertises varient selon les interlocuteurs impliqués dans le processus de veille. Un veilleur, même avec une connaissance fine de la culture d’entreprise, des procédures et métiers internes, n’aura pas la même expertise et finesse d’analyse que l’ingénieur spécialiste du domaine qui travaille depuis une vingtaine d’année sur le même sujet.
La richesse d’un dispositif de veille provient de la richesse des profils mobilisés pour donner du sens aux données collectées et les rendre « actionnables » pour les différents niveaux de responsabilités.
Comment la veille se décentralise t’elle dans les entreprises ?
L’une des tendances clefs observées actuellement, consiste dans un éclatement et une disparition progressifs des entités centrales. Avec le développement des discours des managers autour de la performance, de la collaboration et de la transversalité, la veille devient de plus en plus distribuée. Eventuellement, les entités centrales ont pour raison d’être la gestion des achats et le pilotage des budgets. Pour des raisons d’optimisation des temps de réponse et de correspondance avec les besoins métiers, la veille est donc de plus en plus intégrée dans les fonctions clefs : marketing, communication R&D…
Cette tendance est d’autant plus renforcée que le « lobbying » des éditeurs logiciels se focalise principalement sur l’argument du collaboratif et ses bienfaits pour l’entreprise.
Y a t’il une réelle complémentarité entre ces deux approches ?
Il est évident aujourd’hui, pour une majorité de structures, grandes ou petites, qu’un équipement logiciel devient nécessaire. Au moins pour la phase chronophage de collecte. Toutefois, confier toute une action stratégique telle que la veille à un logiciel est très risqué, puisque cette activité est avant tout une question d’intelligence humaine, avant l’intelligence artificielle.
Il est alors clair que sans implication managériale et sans vision collective, l’approche technocentrée ne pourra aucunement réaliser ses promesses.
Le développement de ces nouveaux outils est-il une opportunité pour les PME/TPE ?
Les nouveaux outils de type plateformes, ou encore des services facilement appréhendables par l’utilisateur final constitue une occasion qu’il est nécessaire de transformer en opportunité. Une opportunité parce que le Web est désormais intégré dans les activités de plusieurs secteurs et marchés : prise de commande, prospection, suivi d’activités, gestion de la relation client, exportation… Une opportunité aussi puisqu’il constitue un moyen d’expérimenter sur des situations réelles comment est-il possible de gérer l’activité de veille avec ces outils : compétences nécessaires, ressources mobilisables, temps et charge de travail à prévoir…
Une opportunité car la barrière des prix devient de moins en moins forte avec les offres de type SaaS et les outils semi-gratuits, qui peuvent s’adapter aux besoins et niveaux d’activités variables des TPE.
Comment Corporama vous parait utile dans cet environnement ?
Corporama peut adresser un besoin parmi tant d’autres mais qui reste primordial pour les TPE et autres petites structures comme le commerce de proximité, disposer de données entreprises (dans une logique B2B) transverses sur une même interface : financières, juridiques, actualités, perception… C’est bien là que les forces de vente par exemple pourront très rapidement profiter de ce service pour se renseigner sur un prospect, mieux préparer une rencontre d’affaires, organiser une veille commerciale, et ce, sans se perdre dans les arcanes des moteurs de recherche classiques. Faire gagner du temps aux entreprises et leurs dirigeants tout en garantissant une fiabilité et une qualité de l’information restituée devient alors le principal challenge à relever.
Merci Aref pour cette analyse de la situation de la veille dans les entreprises.
Et vous, comment vivez-vous la veille dans votre entreprise ?


